À un mois du scrutin des 15 et 22 mars 2026, la campagne municipale bat son plein dans toute la France. Et un phénomène se répète de Nice à Toulon, de Lyon à Biarritz : des présidents de clubs sportifs — du football professionnel jusqu’au handball amateur — affichent publiquement leur soutien à un candidat. Certains rejoignent des comités de soutien, d’autres figurent directement sur une liste. Quelques-uns vont jusqu’à se porter candidats eux-mêmes. Pour un président de club de tennis de table, la question n’est pas théorique. Votre association reçoit des subventions municipales, utilise un gymnase communal, dépend du bon vouloir du maire pour ses créneaux. Afficher publiquement un soutien politique, c’est prendre un risque. Mais c’est aussi exercer une liberté fondamentale. Où se situe la ligne rouge ?
Le panorama national : un phénomène massif en 2026
Les municipales 2026 se distinguent par l’implication inédite de figures du monde sportif dans les campagnes locales. Le phénomène se décline à trois niveaux d’engagement, du plus discret au plus radical.
Le soutien sans candidature : comités et parrainages
La forme la plus répandue. Le dirigeant sportif rejoint un comité de soutien ou exprime publiquement sa préférence, sans figurer sur une liste électorale. C’est le cas de Jean-Pierre Rivère, co-président de l’OGC Nice, devenu co-président du comité de soutien d’Éric Ciotti à Nice après avoir dû se retirer de la liste pour risque d’inéligibilité. À Cannes, le comité de David Lisnard compte parmi ses 200 membres Grégory Coupet (ancien international de football) et Victoria Ravva (ancienne volleyeuse du RC Cannes).
La présence sur une liste électorale
Un cran au-dessus : le dirigeant sportif figure sur le bulletin de vote. À Toulon, Mourad Boudjellal, ancien président emblématique du Rugby Club Toulonnais (triple vainqueur de la Coupe d’Europe), apparaît en 9e position sur la liste du sénateur LR Michel Bonnus. Il affirme avoir été sollicité par tous les candidats et avoir choisi en conscience.
La candidature directe
Le cas le plus extrême : le patron de club devient lui-même candidat à la mairie. En 2026, trois figures majeures du sport français ont sauté le pas. Jean-Michel Aulas, 76 ans, ancien président historique de l’Olympique Lyonnais, est candidat à la mairie de Lyon avec le soutien de LR, Renaissance, Horizons et l’UDI. Il est crédité de 44% des intentions de vote au premier tour. Mohed Altrad, propriétaire du Montpellier Hérault Rugby, se représente à Montpellier après 18,2% en 2020. Serge Blanco, légende du XV de France et président de la section amateur du Biarritz Olympique, brigue la mairie de Biarritz. Et à Tours, Christophe Bouchet, ancien président de l’OM, tente de reconquérir la mairie qu’il a dirigée de 2017 à 2020.
Le cas Nice : la guerre des comités de soutien sportifs
La bataille Estrosi-Ciotti à Nice offre un cas d’école. Les deux candidats ont mobilisé massivement le monde sportif local, transformant les présidents de clubs en pièces sur un échiquier politique.
Côté Ciotti : une section « Le Sport » dans le comité de soutien
Le site de campagne d’Éric Ciotti affiche une section dédiée au sport dans son comité de soutien. On y trouve pas moins d’une dizaine de dirigeants sportifs locaux, dont :
- Franck Nemmour, président général de l’ASBTP Omnisports et président de l’ASBTP Handball
- Thierry Buiatti, président de l’Euro pétanque des Alpes-Maritimes
- Nicolas Bouyssou, président du Club Bouliste Vieille ville
- Franck Santinelli, président de la Section Aviron du Club nautique de Nice
- Marius Borgomano, dirigeant de l’USONAC Saint Roch Vieux Nice
- Sébastien Filippini, président de l’ANICES (Association Niçoise d’Initiatives Culturelles et Sportives, premier club handisport de Nice)
- Stéphane Gullo, fondateur du Nice Karaté Club, ainsi que des figures du cyclisme, de l’aïkido et de la natation.
Au sommet de cet édifice, Jean-Pierre Rivère. L’homme d’affaires, revenu à la co-présidence de l’OGC Nice en décembre 2025, avait d’abord été annoncé comme futur premier adjoint en cas de victoire de Ciotti. Mais le camp Estrosi a saisi le préfet, pointant un risque d’inéligibilité lié au cumul entre la présidence d’un club lié à des marchés publics et un mandat municipal. Rivère s’est retiré de la liste en janvier 2026, mais reste co-président du comité de soutien. D’après des témoignages rapportés lors du lancement du comité, un adjoint au maire l’aurait menacé : « Tu vas voir fin mars, la balayette. »
Côté Estrosi : le monde sportif aussi
Le maire sortant n’est pas en reste. Sa liste intègre Gérald Holtz, ancien journaliste sportif, qui serait chargé de la préparation des Jeux Olympiques d’hiver 2030 en cas de réélection. Dès 2020, le comité de soutien d’Estrosi comptait déjà de nombreux présidents d’associations sportives et de comités de quartier — un schéma qui se reproduit en 2026.
Le parallèle est frappant pour le monde du tennis de table : ces présidents de clubs de handball, de pétanque, d’aviron ou de karaté sont dans exactement la même situation qu’un président de club FFTT. Des associations loi 1901, subventionnées par la mairie, utilisant des équipements municipaux, et dont le dirigeant choisit de s’afficher politiquement.
Ce que dit le droit : liberté individuelle, neutralité associative
La question se dédouble. D’un côté, la liberté du citoyen. De l’autre, les obligations de l’association.
Ce qui est autorisé
Tout citoyen — y compris un président de club — peut librement adhérer à un comité de soutien, signer une tribune, assister à un meeting ou afficher son soutien sur les réseaux sociaux. Le comité de soutien est une structure informelle, distincte de l’association, qui relève de l’engagement personnel. C’est ce que fait Rivère avec l’OGC Nice, Boudjellal avec le RCT, ou Nemmour avec l’ASBTP : ils s’engagent en leur nom propre.
Ce qui est interdit
L’article L.52-8 du Code électoral est formel : les associations (hors partis politiques) ne peuvent financer une campagne électorale, ni par des dons, ni par la mise à disposition de biens, services ou avantages à un prix inférieur au marché. Concrètement :
- Le club ne peut pas prêter sa salle pour un meeting de campagne
- Le fichier d’adhérents ne peut pas servir à diffuser des messages politiques
- Le logo du club ne doit pas apparaître sur du matériel de campagne
- Les réseaux sociaux du club ne doivent pas relayer de contenu partisan
- Aucun bénévole du club ne peut être mobilisé à des fins électorales via l’association
La Charte olympique (article 5) impose également aux organisations sportives d’appliquer la neutralité politique. Si le CNOSF a publié son propre plaidoyer pour les municipales 2026 (« Ensemble, faisons du sport une grande cause municipale »), il l’a fait sur le terrain des propositions sectorielles, sans soutenir aucun candidat.
Le piège post-électoral : le conflit d’intérêts
C’est là que le cas Rivère est le plus éclairant. S’il était devenu adjoint au maire tout en restant président de l’OGC Nice, chaque délibération municipale concernant le club (subventions, stade, convention d’occupation) aurait été juridiquement fragile. L’article L.2131-11 du CGCT prévoit que toute délibération à laquelle participe un élu intéressé est illégale. Plus grave, l’article 432-12 du Code pénal punit la prise illégale d’intérêts de 5 ans d’emprisonnement et 500 000 € d’amende.
Et le risque ne se limite pas aux gros clubs professionnels. Un président de club de tennis de table élu conseiller municipal devrait se déporter systématiquement lors de tout vote relatif aux subventions sportives de son association — une situation inconfortable et source potentielle d’annulation des délibérations.
Les risques concrets pour le club
Même quand tout est juridiquement en règle, l’engagement politique d’un président crée des risques bien réels pour son association.
Le risque de représailles sur les subventions
C’est le risque numéro un. Un président de club soutient le candidat A, le candidat B est élu. Que se passe-t-il au prochain vote de subventions ? Le rapport de l’Observatoire des libertés associatives, publié le 12 février 2026 sous le titre « Neutraliser le monde associatif », documente précisément ce type de pressions exercées sur les associations en période électorale. La menace rapportée contre Rivère (« la balayette ») en est une illustration crue.
Le risque de division interne
Un club de tennis de table, c’est 50, 100, 200 adhérents aux opinions politiques diverses. Quand le président affiche publiquement un soutien, il prend le risque de froisser une partie de ses licenciés, de ses bénévoles, voire de son bureau. Les commentaires sous l’annonce du ralliement de Boudjellal à Toulon — entre supporters enthousiastes et fans furieux — montrent à quel point la chose divise.
Le risque d’instrumentalisation du club
Quand Rivère co-préside le comité Ciotti tout en présidant l’OGC Nice, la frontière entre l’homme et l’institution devient floue. Même sans intention de mélanger les genres, l’image du club est associée à un camp politique. Pour une association amateur, cet effet est plus redoutable encore : quand Franck Nemmour, président de l’ASBTP Omnisports, figure dans le comité Ciotti, est-ce l’ASBTP qui soutient Ciotti ? Juridiquement non. Dans l’esprit du public ? La confusion est inévitable.
Le risque sur les équipements
Créneaux en gymnase, accès à une salle, priorité sur les équipements : en France, la quasi-totalité des clubs sportifs amateurs dépendent de l’équipement municipal. Un changement de majorité peut se traduire par une redéfinition des priorités d’attribution. Quand votre président a fait campagne contre le nouveau maire, le renouvellement de la convention d’occupation n’est plus un simple acte administratif.
Guide pratique : comment gérer la situation dans votre club
Que vous soyez président d’un club de 30 licenciés ou de 300, voici les principes à respecter si vous souhaitez vous engager politiquement tout en protégeant votre association.
Et le tennis de table dans tout ça ?
Avec ses 3 200 clubs affiliés à la FFTT, répartis sur l’ensemble du territoire, le tennis de table est par excellence un sport de proximité municipale. La quasi-totalité des clubs utilisent un équipement communal. La subvention municipale représente souvent 20 à 40% du budget. Le président est un bénévole connu localement, parfois depuis des décennies.
Ces caractéristiques rendent l’engagement politique du président particulièrement sensible. Dans une commune de 10 000 habitants, quand le président du club de ping rejoint le comité de soutien du candidat d’opposition, tout le monde le sait. Et les conséquences — positives comme négatives — sont immédiates et concrètes.
Le scénario le plus courant n’est d’ailleurs pas le soutien formel via un comité officiel, comme à Nice. C’est la situation grise : un poste sur Facebook, une présence à un meeting, un tract distribué sur le marché. Des gestes qui n’apparaissent dans aucun comité de soutien officiel mais qui, dans une petite ville, sont immédiatement identifiés et associés au club.
Conclusion : la liberté du citoyen, la prudence du président
Personne ne devrait renoncer à exercer ses droits civiques parce qu’il préside un club de sport. La liberté d’opinion et d’engagement politique est un droit fondamental. Les exemples de 2026 le montrent : des dizaines de dirigeants sportifs, de l’OGC Nice à l’ASBTP Handball en passant par le Club Bouliste Vieille ville, ont fait ce choix en toute légalité.
Mais cette liberté s’exerce avec une responsabilité : celle de protéger l’institution que l’on dirige. Séparer l’homme du président, le citoyen de l’association. Parce qu’un club de sport, qu’il compte 30 ou 30 000 adhérents, appartient à tous ses membres — pas à un camp politique.
Le cas Rivère résume tout le dilemme. Un homme libre de s’engager, confronté à la réalité juridique de l’inéligibilité, puis aux menaces politiques. Son parcours — de la liste électorale au comité de soutien — trace involontairement la bonne voie : soutenir sans se confondre avec l’institution que l’on représente.
Le 22 mars au soir, les résultats seront connus. Mais les créneaux de gymnase, les subventions et les conventions, eux, se négocieront pendant six ans. Raison de plus pour que le club, lui, reste au-dessus de la mêlée.
LES TEXTES À CONNAÎTRE
Art. L.52-8 Code électoral : Interdiction de financement par les associations
Art. L.2131-11 CGCT : Illégalité des délibérations avec élu intéressé
Art. 432-12 Code pénal : Prise illégale d’intérêts (5 ans, 500 000 €)
Charte olympique, art. 5 : Neutralité politique des organisations sportives
Rapport Observatoire des libertés associatives (12/02/2026) : « Neutraliser le monde associatif »

