À l'aube de ses 42 ans, Thomas Guignat a franchi un cap que lui-même n'aurait jamais imaginé il y a dix ans. Joueur, entraîneur, commentateur sur Twitch et créateur de contenu sur sa chaîne YouTube, figure incontournable du tennis de table français sur les réseaux sociaux, il participait début 2026 à sa toute première compétition internationale : le WTT Feeder de Lille, premier événement de ce calibre jamais organisé en France.
C'est la chaîne YouTube Ping Toki qui a suivi l'intégralité de son aventure, caméra au poing. WinPongMag vous propose le récit de ces trois jours d'émotions, de défaites assumées et de passion intacte.
Comment Thomas Guignat s'est retrouvé au WTT Feeder
Pour ceux qui découvrent le circuit World Table Tennis (WTT), les Feeders représentent l'équivalent des tournois Challenger au tennis : un échelon en dessous des grands événements, mais déjà un niveau international exigeant. Participer à un Feeder quand on est 400e joueur français, c'est tout sauf évident.
Thomas avait déjà tenté sa chance en 2025 pour un Feeder au Portugal, à Villanova de Gaia. Sans succès. Un responsable de la Fédération Française de Tennis de Table (FFTT) explique :
On avait des règles internes qui stipulent qu'on ne donne l'accès aux Feeders internationaux qu'aux gens des cellules de performance de la DTN. En 2026, on a voulu que ces deux compétitions en France soient une vraie fête du tennis de table. Et donc qu'on puisse l'ouvrir à plus de joueurs français et françaises.
Au départ sixième sur liste d'attente, Thomas a bénéficié d'un assouplissement des règles. La FFTT a négocié avec le WTT pour exploiter les possibilités offertes par les wildcards et les Youth Nominations, permettant à tous les joueurs français inscrits de participer aux qualifications.
Quand on lui a dit, il était très content. Thomas, c'est quelqu'un qui a toujours partagé, qui a toujours œuvré pour les équipes de France. Ça nous fait vraiment plaisir de pouvoir lui faire bénéficier de cette opportunité.
Premier match : face à l'Allemand Lieta
Thomas se retrouve dans une poule de trois joueurs. Son premier adversaire : Lleyton ULLMANN, un jeune Allemand de 19 ans, classé aux alentours de la 415e place mondiale. Sur le papier, un joueur au-dessus. Et un joueur qui, visiblement, avait fait ses devoirs.
« Si tu veux trouver des vidéos de Thomas sur YouTube, il y a de la matière »
La veille au soir, tandis que certains se préparaient mentalement, Thomas, fidèle à lui-même, commentait un match de Pro A entre Nîmes et Montpellier sur sa chaîne Twitch. La passion avant tout.
Le match contre Lleyton révèle un Thomas combatif, porté par un public acquis à sa cause dès les premiers échanges. Malgré un bon premier set, il se retrouve mené 1 set à 0. Au deuxième, il revient de 5-9 pour égaliser à 9 partout, avant de céder de justesse. L'Allemand confie après la rencontre :
« Je pense que le public lui a beaucoup aidé à revenir dans le match. Il était mené 1-0 et 9-5 en retard, puis il a poussé le public. On était 9-9 à nouveau. Malheureusement pour lui, j'ai gagné ce set. Et après ça, j'étais plus à l'aise pour gagner le match. »
Défaite en trois sets, mais le ton est donné. Thomas n'est pas venu pour faire de la figuration.
Le double avec Théo : une rencontre née sur Instagram
Pour le tableau double messieurs, Thomas s'associe à Taiwo MATI, un gaucher comme lui. Leur histoire tient en un message Instagram :
Thomas m'a envoyé un message en disant qu'il était prêt à jouer en double avec moi. Je n'avais pas de partenaire, je n'avais pas prévu de jouer en double. J'ai dit ok, juste pour s'amuser.
Face aux frères LAINE — Louis et Clément, tous deux classés entre la 150e et la 200e place française —, la paire de gauchers est dominée 3-0. Thomas relativise avec lucidité : « Il faut accepter que tes adversaires soient un petit peu au-dessus. »
Le duel face à Reda NEMRAS : un scénario à couper le souffle
C'est le match que tout le monde attendait. Reda NEMRAS, joueur marocain évoluant en France, classé environ 375e mondial et 280e français, connaît bien Thomas. Ils sont du même coin.
Quand le tirage au sort tombe et que tu vois ta poule avec Thomas Guignat, tu te dis que c'est spécial. C'est un mec de mon coin, un mec que je connais bien. Je savais que ça allait être un match spécial, qu'il allait s'arracher sur chaque point parce que c'est son premier WTT et que ça lui tenait beaucoup à cœur.
Le match est à la hauteur des attentes. Thomas, malgré deux balles de set non converties, perd le premier set. Mais il ne lâche rien. En pleine confiance, il remporte le quatrième set et pousse Reda dans une manche décisive.
Et c'est là que le scénario devient dingue. Mené 4-10 dans le cinquième set — six balles de match contre lui —, Thomas entame une remontée folle, point par point, porté par un public en fusion. 5-10, 6-10, 7-10, 8-10, 9-10, puis 10-10.
Reda NEMRAS se souvient :
De 10-4 à 10-10, ça allait super vite. On se dit 10-4 c'est large, mais en une minute même pas, il y avait 10-10.
Thomas finit par s'incliner 3 sets à 2, mais le public est debout. L'aventure en simple s'arrête sur ce scénario improbable.
J'ai encore perdu, ça je l'ai bien refait par contre. Mais franchement, trop bien le scénario. C'est ce qui fait que les gens sont hypés.
Le double mixte avec Jeanne ROBBES : dernier tour de piste
Il reste un dernier chapitre. En double mixte, Thomas est associé à Jeanne ROBBES, environ 90e joueuse française, connue pour son jeu défensif. Les deux ne se connaissaient pas avant le tournoi.
Thomas m'a gentiment proposé de jouer, j'ai directement accepté. On s'est rencontrés en entier, on a tapé la balle ensemble, et puis let's go.
Face à un duo luxembourgeois-israélien, Thomas et Jeanne livrent un match serré avec le soutien d'écoliers venus encourager les Français et de Lému, ancien collègue de Thomas à RMC, présent dans les tribunes. Malgré un dernier set accroché, ils s'inclinent 3-1.
Thomas résume avec le sourire : « Je suis à 100 % de défaite, donc c'est plutôt un bon pourcentage. Non, sérieusement, c'est 100 % de victoire sur le plaisir. »
« Le plus beau moment dans un sentiment d'accomplissement »
Au moment de dresser le bilan, Thomas ne parle ni de regrets, ni de frustration. Il parle de chance, de gratitude et d'envie :
C'est le plus beau moment dans un sentiment d'accomplissement. Plus jeune, j'ai vécu des choses plus fortes, les premières victoires marquantes à vie. Mais là, c'est l'accomplissement de plein de sacrifices. Je me dis, tiens, j'ai ma petite cerise sur le gâteau, mon petit cadeau suite à toutes ces années.
Ancien partenaire d'entraînement des équipes de France féminine à l'INSEP, commentateur passionné, animateur infatigable de la communauté pongiste, Thomas Guignat incarne une idée simple : le tennis de table n'a pas d'âge.
Tu me dis ça il y a 10 ans, ça veut dire que j'avais 31 ans. Non, jamais. Franchement, pour moi, c'était accessible qu'aux internationaux. Je ne t'aurais pas cru. Jamais.
Et quand on lui demande s'il veut recommencer, la réponse fuse :
Le constat, c'est que j'ai trop envie de recommencer. Je me sens comme un gamin et j'ai envie vite de continuer.
Le WTT Feeder de Lille était le premier du genre en France. Si l'on en croit l'énergie que Thomas Guignat et le public lillois y ont insufflée, ce ne sera certainement pas le dernier. Rendez-vous est déjà pris pour le prochain Feeder, peut-être celui d'Hennebont, où Reda Nemra espère — avec humour — ne pas retomber dans la même poule.

